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Moulin (BdF) à VivaTech : 300 G$ de stablecoins, 99 % dollar, MiCA jugé insuffisant
Premier discours crypto du gouverneur de la Banque de France : risque de dollarisation numérique, MiCA à durcir, calendrier euro numérique calé sur le vote du 23 juin au Parlement européen.
Emmanuel Moulin, nouveau gouverneur de la Banque de France, a tenu le 19 juin 2026 à VivaTech son premier discours public consacré aux crypto-actifs. Au cœur du propos : le marché des stablecoins, passé d'environ 5 milliards de dollars de capitalisation en 2019 à 300 milliards en 2026, dont 99 % adossés au dollar — un déséquilibre que Moulin qualifie de « risque sérieux de dollarisation numérique et de privatisation de la monnaie », d'autant que ces actifs sont « fortement promus par l'administration américaine ». Le gouverneur juge dans le même mouvement que MiCA ne couvre qu'en partie les risques liés à l'adoption rapide de stablecoins émis par des acteurs non bancaires et non européens. Reprises de la prise de parole : Cryptoast, Investir Facilement, France Épargne. Côté Banque de France, le cadre stratégique est repris sur la page institutionnelle « euro numérique ».
Ce que dit Moulin
Le discours déplace la question des stablecoins du registre prudentiel pur — qui adosse quoi, quelles réserves — vers le registre de souveraineté monétaire. Trois lignes de risque sont posées :
- Stabilité financière. Une capitalisation multipliée par soixante en sept ans, dominée par deux émetteurs (USDT, USDC), expose les paiements en euro à des chocs venus du bilan d'acteurs non européens.
- Lutte anti-blanchiment. Les stablecoins dollar circulant on-chain hors périmètre européen continuent d'échapper aux contrôles que MiCA impose aux émetteurs européens.
- Transmission de la politique monétaire. Plus la monnaie de règlement quotidien dérive vers un actif numérique adossé au dollar, plus la BCE perd de prise sur les conditions financières domestiques.
La citation centrale — « risque sérieux de dollarisation numérique et de privatisation de la monnaie » — n'est pas un slogan. Elle qualifie un état du marché que Moulin demande de prendre au sérieux comme question d'infrastructure, au même titre que les rails de paiement TARGET ou SEPA.
Le diagnostic sur MiCA
C'est l'élément le plus chargé politiquement. MiCA, premier cadre crypto d'un grand bloc juridictionnel, est revendiqué par les autorités françaises comme une réussite européenne. Moulin ne le renie pas mais le juge insuffisant : le règlement « doit désormais être renforcé » parce qu'il « ne traite que partiellement les risques liés à l'adoption rapide de stablecoins émis par des acteurs non bancaires et non européens ».
Concrètement, deux failles sont visées :
- L'usage transfrontière de stablecoins non-euro pour le paiement quotidien, que MiCA encadre côté émetteurs européens (EMT) mais peine à contraindre côté distribution lorsque les jetons circulent on-chain.
- L'asymétrie de supervision entre régulateurs européens, accentuée par les divergences sur la délivrance des agréments dans certains États membres. La Commission européenne pousse depuis plusieurs mois pour confier à l'ESMA une supervision directe du secteur — la prise de position de Moulin s'inscrit dans ce sens.
La réponse côté Eurosystème : trois briques
Le gouverneur cale sa réponse sur trois composantes complémentaires, qui doivent fonctionner ensemble plutôt que se substituer l'une à l'autre :
Architecture esquissee par la Banque de France
1. Depots bancaires tokenises - emis par les banques commerciales sur
blockchain, adosses au bilan bancaire et couverts par la garantie
des depots. Cible : reglement gros & inter-banques.
2. Stablecoins euro emis par des banques - jetons MiCA EMT (electronic
money tokens) emis par des banques europeennes. Le consortium de 9
banques annonce fin 2025 (KBC, ING, UniCredit, Banca Stella, Danske
Bank, SEB, DekaBank, CaixaBank, Raiffeisen Bank International)
illustre la trajectoire. Cible : paiement de detail on-chain.
3. Infrastructures de paiement compensant ces jetons - rails de
compensation multilaterale permettant l'interoperabilite entre
depots tokenises et stablecoins euro.
Le tout articule avec l'euro numerique (MNBC), monnaie de banque
centrale a destination du grand public.
L'idée — explicitement formulée — est que la Banque de France et l'Eurosystème agissent en « catalyseur », sans se substituer aux institutions financières, pour accélérer une offre que le marché n'a pas servie sur l'euro.
Calendrier euro numérique
Le projet de monnaie numérique de banque centrale (MNBC) à destination du grand public, validé à l'unanimité par le Conseil de l'UE en décembre 2025, attend le vote du Parlement européen le 23 juin 2026. Calendrier explicité par Moulin si le vote est positif :
- Pilote : à partir de 2027.
- Lancement potentiel : 2029.
- Premier cas d'usage adjacent : le projet Pythagore (fin 2026), tokenisation du marché des NEU CP — le plus gros marché de dette court terme libellée en euro de l'UE.
Le calendrier ne dépend pas seulement du vote du 23 juin : il dépend aussi des arbitrages techniques (DLT permissionnée, intermédiation bancaire obligatoire, plafonds de détention) que la BCE doit publier dans la phase de préparation. Le gouverneur n'avance pas de date pour ces arbitrages.
Que surveiller
- Vote du Parlement européen du 23 juin. Un feu vert ouvre la phase pilote de 2027. Un rejet ou un report retarde mécaniquement l'horizon de 2029.
- Calendrier ESMA. Toute proposition concrète de transfert de la supervision PSCA vers l'ESMA — déjà évoquée par la Commission — donnera corps au « durcissement » de MiCA appelé par Moulin.
- Avancement du consortium bancaire euro. Les 9 banques européennes ont annoncé un stablecoin euro commun pour le second semestre 2026. La grille de gouvernance, la chaîne de déploiement et l'émetteur juridique restent à préciser publiquement.
- Position de la BCE sur les stablecoins non-euro de circulation. Une recommandation conjointe BCE/ESMA visant la distribution (et non plus seulement l'émission) serait la traduction réglementaire la plus directe du diagnostic Moulin.
Contexte — la première sortie crypto d'un gouverneur arrivé en juin
Emmanuel Moulin a été validé par le Parlement le 4 juin 2026 comme nouveau gouverneur de la Banque de France. Le discours de VivaTech, deux semaines plus tard, est sa première intervention publique structurée sur les crypto-actifs. Sur le fond, il s'inscrit dans la continuité de la ligne défendue par la BCE sur la nécessité d'une MNBC européenne et la méfiance vis-à-vis des stablecoins dollar — ligne durcie côté français depuis le vote du GENIUS Act américain qui a structuré le marché stablecoin USD. Sur la forme, le placement à VivaTech — vitrine tech française — est un choix d'audience : la conversation est adressée à l'écosystème, pas aux seuls régulateurs.
Sources :
- Cryptoast — Stablecoins, euro numérique : le gouverneur de la Banque de France fixe le cap (19-20 juin 2026).
- Investir Facilement — Banque de France : feuille de route pour stablecoins et euro numérique.
- France Épargne — Moulin engage la Banque de France pour l'euro numérique.
- Banque de France — L'euro numérique pour une plus grande autonomie stratégique européenne (page institutionnelle).
- Boursorama — Emmanuel Moulin esquisse ses priorités pour la Banque de France (4 juin 2026).